dimanche 1 mars 2026

Non, on ne danse pas sur des tombes

Il y a quelque chose de profondément troublant dans la manière dont une partie de l'opinion — y compris des gens qui se réclament de la démocratie et de l'état de droit — a accueilli la mort des dirigeants iraniens ces derniers jours. Ouvertement réjouis, on voit même s'afficher le décompte macabre Kamenei: éliminé, Shirazi: éliminé, Pakpour: éliminé. Nombre de partages sont plus qu'enthousiastes sur les réseaux. Joie non pas de voir des tyrans écartés, mis en accusation, jugés, condamnés — mais de les voir morts.
Remettons les choses à leur place.

Que le régime iranien soit une abomination, c'est un fait.

Depuis sa fondation, la République islamique d'Iran a opprimé, torturé, exécuté. Des femmes mortes pour avoir refusé de porter le voile. Des manifestants abattus dans la rue. Des opposants pendus dans les prisons. Des dissidents assassinés à l'étranger. Le bilan est documenté, accablant, et ne souffre aucune discussion.
  • Se réjouir de la chute de ce régime ? Parfaitement légitime.
  • Se réjouir de la mort de ses dirigeants ? C'est là que ça coince.
Parce qu'il y a une différence fondamentale entre la justice et l'élimination.

Quand un pouvoir politique décide qu'un individu — aussi criminel soit-il — n'a pas à être jugé mais peut être liquidé, il ne fait pas de la justice. Il fait exactement ce que font les régimes qu'il prétend combattre. C'est précisément le marqueur de la dérive totalitaire : se substituer à la justice au nom de l'évidence du crime.

L'argument qu'on entend toujours dans ces cas-là, c'est celui de la nécessité. "La justice internationale est trop lente, trop faible, trop compliquée." Ou, plus insidieusement "Regardez les manifestations en Iran. Le peuple Iranien est en liesse depuis l'annonce de ces éliminations. C'est ce qu'il voulait." Peut-être. Mais ce que voulait avant tout le peuple iranien c'était la fin de l'oppression, pas forcément la mort de ses dirigeants. Et même s'il y avait une majorité de gens qui se réjouissaient de ces morts, ça ne ferait pas de ces morts une bonne chose.

Justifier ces éliminations hors de tout processus juridique est l'apanage des pouvoirs autoritaires lorsqu'ils exécutent leurs ennemis. C'est aussi ce que font les terroristes lorsqu'ils assassinent des civils. C'est ce que font les mafias lorsqu'elles éliminent des rivaux. C'est ce que font les dictateurs lorsqu'ils font disparaître des opposants. Et c'est ce que font les démocraties lorsqu'elles abandonnent leurs principes.

Le procès n'est pas un cadeau fait à l'accusé. C'est une exigence que la civilisation s'impose à elle-même.

Nuremberg aurait pu ne pas avoir lieu. On aurait pu fusiller les dignitaires nazis dès leur capture — beaucoup le réclamaient, Churchill le premier. Ce sont les Américains, paradoxalement, qui ont insisté pour un procès. Pas pour rendre service aux accusés. Pour établir une vérité publique, contradictoire, documentée. Pour que l'histoire soit dite dans les formes de la raison et pas de la vengeance.

Ce que Nuremberg a produit ne sont pas seulement des condamnations. C'est un corpus de preuves irréfutable, une jurisprudence fondatrice du droit international, une démonstration que la civilisation peut regarder en face ses pires bourreaux sans se transformer en eux.

La mort d'un tyran n'efface rien. Un procès, si.

Quand un dirigeant meurt sans avoir eu à répondre de ses actes devant une instance indépendante, il emporte avec lui son impunité. Ses victimes n'ont pas eu de tribunal. Les faits n'ont pas été établis contradictoirement. Les complicités n'ont pas été nommées. Et souvent, ses partisans se saisissent de cette mort pour en faire un martyr.

C'est une défaite pour les victimes, pas une victoire.

Il y a quelque chose d'encore plus inquiétant dans notre époque.

Ce n'est pas simplement que des gens se réjouissent. C'est que des démocraties — ou ce qu'il en reste — ont commencé à intégrer l'élimination physique comme instrument de politique étrangère, en s'en félicitant publiquement. Et que leurs opinions publiques applaudissent.

Le glissement est là. On commence par trouver légitime que le pouvoir exécutif d'un état tue un terroriste sans procès. Puis un général ennemi. Puis un dirigeant. Et progressivement, l'idée que le pouvoir politique peut décider seul de qui mérite de vivre ou de mourir s'installe dans les esprits comme une évidence de bon sens.

A l'heure où on condamne, à juste titre, le meurtre du jeune Quentin, fascsiste assassiné par un militant d'extrême gauche, on applaudit la mort de dirigeants iraniens. Pourtant des morts poltiques, inexcusables. Si on accepte que la mort d'un individu puisse être justifiée par sa supposée culpabilité, on accepte que la justice puisse être remplacée par l'élimination. Et si on accepte que la justice puisse être remplacée par l'élimination, on accepte que le pouvoir politique puisse décider qui doit vivre ou mourir.

C'est exactement comme ça que ça commence.

Pas avec des uniformes et des flambeaux. Avec des "de toute façon il l'avait bien mérité" prononcés par des gens raisonnables, dans des conversations ordinaires, devant un café.

La séparation des pouvoirs n'est pas un détail de procédure. C'est le socle. L'idée qu'aucun pouvoir — ni exécutif, ni militaire, ni populaire — ne peut se substituer à la justice pour décider du sort d'un individu, est ce qui distingue une démocratie d'une tyrannie, quelle que soit la culpabilité de l'individu en question.

Quand on abandonne ce principe pour les uns, on l'abandonne pour tous.

Alors non.

Non, on ne se réjouit pas de ces morts là. On peut trouver légitime la chute d'un régime criminel. On peut espérer que ses représentants rendent des comptes. On peut même, humainement, ressentir un soulagement réel et profond que leur règne soit terminé.

Mais danser sur des tombes en se félicitant que la justice n'ait pas eu à se prononcer, c'est souscrire — sans s'en rendre compte — à la même logique que celle des bourreaux qu'on prétend condamner.

Et ça, c'est le début de quelque chose de vraiment dangereux.

PS: Une bonne partie de cet article a été générée avec Claude, l'IA d'Anthropic. Mais relu, complété, amendé, et j'en valide chaque mot.

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